Blottie au cœur de la forêt de Laurissilva, la Levada do Caldeirão Verde PR9 est l’une des randonnées les plus emblématiques de Madère. Long corridor taillé dans la végétation, tunnels sombres, à-pics vertigineux et cascade spectaculaire : ce sentier concentre à lui seul l’histoire des levadas, les légendes de la montagne et toute la magie de l’île. Pour bien la comprendre, il faut remonter le temps, suivre le cours de l’eau… et écouter ce que racontent les anciens.
Histoire de la Levada do Caldeirão Verde PR9 : quand l’eau a dessiné le paysage
Les levadas, un réseau vital pour Madère
Les levadas sont des canaux d’irrigation creusés dans la montagne pour acheminer l’eau des régions humides du nord vers les terres plus sèches du sud. Sans elles, une grande partie de Madère serait restée difficilement cultivable. Leur création s’étale du XVe siècle jusqu’au XXe siècle, avec un véritable âge d’or des chantiers au XIXe siècle.
La Levada do Caldeirão Verde PR9 s’inscrit dans ce vaste réseau. Elle a été conçue pour capter les eaux du plateau de la Queimadas et des hauts reliefs environnants, afin d’alimenter les cultures, notamment les vignes, les vergers et plus tard les bananeraies. Elle témoigne du savoir-faire des “levadeiros”, ces ouvriers spécialisés qui travaillaient souvent dans des conditions extrêmes.
Un chantier titanesque dans la roche
Pour comprendre la Levada do Caldeirão Verde, il faut imaginer les techniques de l’époque : peu ou pas de machines, des outils rudimentaires (pioches, marteaux, burins), des cordes, quelques échafaudages de fortune et beaucoup de courage. Les ouvriers creusaient la montagne par sections, souvent suspendus au-dessus du vide, pour suivre au plus près les courbes du relief.
Plusieurs éléments du sentier actuel rappellent directement cette histoire :
- Les parois taillées à flanc de falaise : la levada épouse littéralement la roche, laissant parfois à peine la place pour poser un pied, ce qui témoigne de la difficulté du chantier.
- Les tunnels : creusés à la main, ils permettaient de franchir les reliefs les plus abrupts sans multiplier les détours. Certains sont longs, étroits et bas de plafond, rappelant l’ingéniosité et la ténacité des bâtisseurs.
- Les murs en pierre sèche : visibles par endroits, ils soutiennent le canal et le sentier, montrant comment les matériaux locaux ont été utilisés pour stabiliser le tracé.
La construction de cette levada a pris des années, voire des décennies, mobilisant de nombreux travailleurs saisonniers issus des villages voisins. Les récits locaux parlent d’accidents tragiques, de glissements de terrain et de longues journées de travail sous la pluie ou dans le brouillard de la Laurissilva.
De route de travail à sentier de randonnée
À l’origine, la Levada do Caldeirão Verde n’avait rien de touristique. Elle servait d’abord à l’entretien du canal et au passage des levadeiros qui surveillaient le débit de l’eau, nettoyaient les feuilles et réparaient les éboulements. Le petit chemin à côté du canal n’était qu’un accès de service, parfois à peine praticable.
Avec l’essor du tourisme à Madère, ce sentier s’est peu à peu imposé comme l’une des randonnées incontournables de l’île. L’aménagement reste volontairement sobre : on retrouve encore aujourd’hui le tracé originel, les tunnels non éclairés, les passages étroits et les rambardes métalliques qui sécurisent les sections les plus exposées. Cette authenticité participe à l’atmosphère unique du PR9.
Légendes et croyances autour du Caldeirão Verde
Un “chaudron vert” plein de mystères
Le nom “Caldeirão Verde” signifie “chaudron vert”. Il désigne l’énorme cirque naturel au bout du sentier, où une fine chute d’eau tombe d’une falaise de plusieurs dizaines de mètres dans un bassin émeraude. La végétation tapisse entièrement les parois : mousses, fougères, lianes, arbres enracinés dans les moindres failles. L’ensemble donne l’impression d’un chaudron végétal, fermé sur lui-même.
Ce décor impressionnant a nourri plusieurs légendes locales :
- Le chaudron des esprits : certains habitants racontaient que le Caldeirão Verde était un lieu habité par des esprits de la montagne. Quand le brouillard envahit le cirque et que la lumière devient verdâtre, on disait que les esprits veillaient sur l’eau et punissaient ceux qui la gaspillaient.
- La porte vers un autre monde : le bruit continu de la chute et l’écho des parois ont inspiré des histoires de “porte secrète” menant à un royaume caché au cœur de la montagne, accessible seulement aux âmes pures ou aux bergers égarés.
- Le chaudron de la fertilité : dans certains récits liés à l’agriculture, l’eau du Caldeirão Verde était considérée comme particulièrement bénie. Les paysans associaient la prospérité de leurs récoltes à la régularité de cette source.
Ces légendes sont rarement écrites noir sur blanc, mais elles sont encore évoquées par les guides et les anciens des villages de Santana et de Faial. Elles rappellent à quel point l’eau est au centre de la vie et de l’imaginaire madériens.
Histoires de tunnels et de bruits étranges
Les tunnels de la Levada do Caldeirão Verde nourrissent eux aussi leur lot de petites histoires. Avant l’ère des lampes frontales, les ouvriers utilisaient des lanternes à huile ou des bougies. Les ombres projetées sur les parois, amplifiées par le bruit de l’eau, laissaient parfois croire à la présence d’êtres mystérieux.
On racontait que :
- des voix résonnaient dans les tunnels lors des jours de forte pluie, comme si la montagne parlait ou gémissait;
- les ouvriers disparus lors d’éboulements veillaient sur leurs camarades, avertissant par des bruits étranges quand un glissement de terrain menaçait;
- il ne fallait jamais siffler fort dans les tunnels, de peur de “réveiller” la montagne ou d’attirer la malchance.
Aujourd’hui, ces légendes se mêlent à l’expérience sensorielle du sentier : bruit des gouttes sur les casques, écho des conversations, obscurité soudaine en entrant dans un tunnel. Elles renforcent l’impression de pénétrer dans un espace à part, presque sacré.
La Laurissilva, forêt des druides atlantiques
La forêt de Laurissilva qui entoure la levada est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle est souvent présentée comme une relique de la végétation subtropicale qui recouvrait autrefois une grande partie du sud de l’Europe. Certains voyageurs romantiques du XIXe siècle parlaient déjà de “forêt des druides” pour décrire cette atmosphère humide, brumeuse et luxuriante.
Sans parler de druiderie au sens strict, la Laurissilva a toujours été associée à une forme de respect quasi mystique. Les villageois lui attribuaient :
- un rôle de protectrice de l’eau : on considérait la forêt comme une éponge vivante, retenant l’humidité et la libérant progressivement dans les levadas;
- des vertus médicinales : certaines feuilles et écorces étaient utilisées en infusion ou en cataplasmes;
- un caractère imprévisible : brouillard soudain, pluies brèves mais intenses, vents changeants, autant de phénomènes interprétés comme des “humeurs” de la montagne.
Marcher sur la PR9, c’est donc aussi entrer dans cet univers symbolique, où chaque arbre couvert de mousse ou chaque ravin obscur semble dissimuler une histoire.
Les secrets du sentier : ce que l’on ne voit pas au premier coup d’œil
Une architecture discrète mais sophistiquée
Derrière le côté sauvage de la Levada do Caldeirão Verde se cache une véritable prouesse d’ingénierie hydraulique. En prêtant attention aux détails, on découvre plusieurs secrets du fonctionnement du canal :
- Une pente calculée au centimètre près : la levada suit une pente extrêmement douce, suffisante pour que l’eau circule, mais sans créer de courant trop fort. Cette inclinaison a été mesurée avec des moyens rudimentaires, mais reste étonnamment régulière sur des kilomètres.
- Des systèmes de trop-plein : à certains endroits, on peut repérer des petites ouvertures ou dérivations qui permettent d’évacuer le surplus d’eau en cas de fortes pluies. Elles évitent que la levada ne déborde et n’emporte le sentier.
- Des points de contrôle : blocs de pierre, petites passerelles ou seuils dans le canal servaient à mesurer ou réguler le débit. Ces dispositifs sont parfois discrets, partiellement recouverts de mousse ou de végétation.
Pour un œil averti, chaque courbe du canal et chaque muret témoignent d’un compromis entre la topographie, le débit d’eau recherché et les contraintes de construction.
La vie cachée de la Laurissilva
La plupart des randonneurs se laissent avant tout séduire par l’ambiance générale du sentier : le vert omniprésent, la fraîcheur et le bruit de l’eau. Pourtant, en observant avec un peu plus d’attention, on découvre une véritable mosaïque d’espèces végétales et animales adaptées à ce milieu humide.
- Les lauriers (Laurus novocanariensis) : arbres emblématiques de la Laurissilva, ils forment la canopée et diffusent une odeur subtile, surtout après la pluie.
- Les fougères géantes : elles occupent les ravins et les zones à l’ombre permanente, rappelant certains paysages préhistoriques.
- Les mousses et lichens : recouvrant les troncs, les rochers et même les murets de la levada, ils témoignent d’un air constamment humide.
- Les oiseaux endémiques : comme le pétrel de Madère (plus difficilement observable) ou des passereaux forestiers, que l’on entend plus qu’on ne voit.
Ces éléments naturels, parfois discrets, contribuent fortement au charme de la PR9. Ils expliquent aussi pourquoi le sentier peut sembler très différent selon la saison, la météo et la luminosité.
Contrastes météo et jeux de lumière
L’un des secrets du Caldeirão Verde réside dans l’extraordinaire variété des ambiances lumineuses. Sur un même parcours, on peut passer :
- d’une lumière dorée traversant la canopée à un brouillard dense en quelques minutes;
- d’une paroi sèche à un mur ruisselant d’eau de source après un tunnel;
- d’un passage ombragé à une ouverture spectaculaire sur une vallée profonde.
Ces changements rapides sont notamment liés au relief très accidenté du nord de Madère, qui canalise les nuages et les vents. Ils participent à cette sensation de sentier “vivant”, jamais tout à fait pareil d’une visite à l’autre.
Comprendre le tracé du PR9 pour mieux le vivre
La Queimadas : une entrée au charme traditionnel
Le départ de la PR9 se fait généralement depuis le parc forestier de Queimadas. On y trouve de jolies maisons traditionnelles au toit de chaume, rappelant l’architecture de Santana, ainsi que des tables de pique-nique et des arbres centenaires. C’est le point de transition entre le monde habité et la forêt profonde.
Ce cadre n’est pas un hasard : Queimadas occupait autrefois une position stratégique pour la gestion forestière et l’entretien des levadas de la région. Les maisons servaient de base aux ouvriers et aux bûcherons. Aujourd’hui, elles offrent un avant-goût de l’ambiance rurale de Madère avant de s’engager sur le sentier.
Le chemin de la levada : un fil d’Ariane dans la montagne
Une fois sur la levada, le principe est simple : le sentier suit le canal presque sans interruption jusqu’au Caldeirão Verde. Cette linéarité apparente cache cependant plusieurs points clés à connaître pour mieux apprécier la randonnée :
- Les sections étroites à flanc de ravin : elles montrent que les bâtisseurs ont choisi de s’accrocher aux parois plutôt que de perdre de la hauteur ou de la distance. La rambarde métallique moderne est une addition récente, mais le tracé lui-même est ancien.
- Les ponts et passerelles : certains franchissent de petits cours d’eau ou des ravines profondes. Ils marquent souvent des points de vue remarquables sur la vallée.
- Les tunnels : véritables passages obligés, ils révèlent les endroits où la montagne était trop abrupte pour suivre un tracé à ciel ouvert. Leur nombre et leur longueur varient, mais chacun correspond à une difficulté topographique précise.
Marcher sur le PR9 revient donc à lire le relief à travers le langage de la levada : là où vous avancez facilement, c’est que la montagne se faisait clémente; là où les tunnels ou les murets apparaissent, c’est le signe d’un obstacle surmonté par l’ingéniosité humaine.
Le Caldeirão Verde : aboutissement physique et symbolique
L’arrivée au Caldeirão Verde est pensée comme un point final : le cirque est fermé sur trois côtés, la paroi est presque verticale et le bassin semble littéralement creusé dans le roc. Le bruit de la chute d’eau recouvre presque tous les autres sons, créant une sorte de bulle acoustique.
D’un point de vue historique, ce bassin est un réservoir naturel, un point de captage d’une grande importance pour la levada. D’un point de vue symbolique, c’est aussi le “cœur” du système : là où naît l’eau qui parcourt ensuite la montagne et alimente les cultures en contrebas.
Comprendre cette double dimension – pratique et poétique – permet de mieux saisir pourquoi ce lieu est autant photographié, décrit et raconté. Il représente à la fois l’effort des hommes et la générosité de la nature.
Conseils et repères pour une découverte sans mauvaise surprise
Niveau de difficulté et profil du sentier
La Levada do Caldeirão Verde PR9 est généralement classée comme randonnée de difficulté modérée. Le profil est globalement peu pentu, mais plusieurs éléments demandent de l’attention :
- La longueur : l’aller-retour depuis Queimadas représente plusieurs kilomètres. Il ne s’agit pas d’une simple promenade, mais d’une véritable demi-journée de marche, voire plus si vous aimez prendre des photos.
- Les passages exposés : le sentier est parfois très étroit, avec un à-pic sur le côté. Les personnes sujettes au vertige doivent en être conscientes.
- Les tunnels : certains sont bas de plafond et inégaux au sol. Une lampe frontale est fortement recommandée pour voir trous, pierres et flaques.
- L’humidité constante : le sol peut être glissant, surtout après la pluie. De bonnes chaussures de randonnée avec semelles adhérentes sont indispensables.
Pour une description encore plus détaillée du parcours, des durées moyennes, du dénivelé et des précautions à prendre, vous pouvez vous référer à notre dossier complet consacré à cette levada emblématique, qui met l’accent sur les aspects pratiques et les conditions réelles sur le terrain.
Ce qu’il faut savoir sur la météo et les saisons
La météo joue un rôle essentiel dans l’expérience de la Levada do Caldeirão Verde :
- En hiver : plus de pluie, davantage d’eau dans la levada et la cascade, mais aussi plus de boue et de risques d’éboulements ponctuels. La forêt prend alors un aspect très dramatique, souvent enveloppée de brume.
- Au printemps : une période privilégiée, avec une végétation particulièrement luxuriante, des fleurs et une météo souvent plus stable.
- En été : journées plus longues, températures agréables dans la forêt (souvent plus fraîches qu’en bord de mer). Le sentier peut être plus fréquenté.
- En automne : retour progressif des pluies, jeux de lumière superbes, mais nécessité de rester vigilant sur l’état du terrain.
Il est recommandé de :
- partir tôt le matin pour éviter l’affluence et les éventuelles formations de brouillard en fin de journée;
- consulter la météo locale, en tenant compte du fait qu’elle peut différer de celle de Funchal ou des zones côtières;
- éviter le sentier en cas d’alerte météo forte (pluies intenses, vents violents), car les risques de chutes de pierres et d’éboulements augmentent.
Vivre pleinement la dimension culturelle et naturelle
Pour comprendre vraiment la Levada do Caldeirão Verde, il ne s’agit pas seulement de marcher d’un point A à un point B. Quelques attitudes simples permettent d’enrichir l’expérience :
- Observer les détails de construction : murets, tunnels, petites dérivations d’eau, marques sur la roche. Ils rappellent le travail patient de générations de Madériens.
- Écouter les sons : le contraste entre le silence feutré de certains passages et le fracas de l’eau à proximité des cascades ou du Caldeirão Verde.
- Respecter le sentier : ne pas sortir du chemin balisé, ne rien cueillir et ne laisser aucun déchet. La Laurissilva est un écosystème fragile.
- Dialoguer avec les habitants ou les guides : ils sont souvent les meilleurs vecteurs des petites histoires, des anecdotes et des légendes liées à la levada.
En adoptant ce regard à la fois curieux et respectueux, la PR9 devient plus qu’une simple randonnée : c’est une immersion dans l’histoire hydraulique de Madère, dans la mémoire de ses bâtisseurs et dans l’univers symbolique de sa forêt ancestrale.
